samedi 17 octobre 2009

Si Je n’avais pas lu l’histoire : je vous aurais pris au sérieux !

Si Je n’avais pas lu l’histoire : je vous aurais pris au sérieux !

Qui peut prendre au sérieux les nationalistes haïtiens du Web, les pétitionnaires fondamentalistes, les « va-t-en-guerre » fallacieux qui nous assaillent à coup de cris : liberté ou la mort ? Personne ! Personne à part eux-mêmes. Les haïtiens qui se soucient réellement de l’amélioration du sort du peuple haïtien et la prospérité d’Haïti ne les prendront pas au sérieux. Non. Parce que, comme moi, ils ont lu l’histoire de notre pays.
De mon silence, qui pourrait avoir l’air complice, je sors. Sous mes yeux, j’ai la chance de voir l’histoire se répéter. Sous forme de farce, bien sûr. Car nous n’avons rien appris de nos historiques tragédies. Nous ne craignons pas d’être risibles, puisque la comédie est notre affaire. Que nous importe le sort des générations futures ! Aujourd’hui nous ne savons pas nous prendre en charge, nous avons la MINUSTAH sur le dos. Dans 15 à 20 ans, si comme les nationalistes haïtiens du web et pétitionnaires fondamentalistes, nous agissons, nous aurons la République Dominicaine comme tutrice.
Pour expliquer nos débâcles en tant que peuple nous avons formulé toute sorte d’hypothèses. Les unes plus tautologiques que les autres : le sous-développement d’Haïti est dû à la non-émergence de l’Etat moderne ; la non-émergence de l’Etat moderne est dû à la non-institutionnalisation du vivre ensemble, etc. Or, il est plus plausible d’affirmer que la principale cause de la constitution du chaos qui a engendré la MINUSTHA et qui engendrera la République Dominicaine, si nous ne prenons pas conscience, est la folie révolutionnaire permanente qui ne nous a pas quittés depuis 1804. Elle engendre soit le sultanisme soit l’instabilité politique chronique. Le sultanisme et l’instabilité politique chronique sont à la base de la déchéance historique. Le fait qu’il n’y a pas eu de transition post-duvaliériste mais un pur et simple dessouchage (dechoukaj) a engendré ces 25 dernières années d’absurdités politiques et socioéconomiques.

Pour comprendre notre histoire et les causes de nos désarrois, il faut la découper en séquences. Il est courant en Haïti d’appréhender l’histoire uniquement de manière holistique. Ce faisant, beaucoup de choses nous échappent. Et les erreurs se répètent ! Nous traversons une phase cruciale de notre histoire. Si nous voulons cette fois-ci réussir, il faut, comme je le dis maintenant depuis trois ans, un calendrier précis avec des taches précises pour la MINUSTHA. Le renouvellement annuel est un leurre qui crée une situation de tension permanente, organise une précarité institutionnelle et ne permettant pas une projection à long terme. Le calendrier prévoira un retrait progressif de la MINUSTHA, et l’ONU pourra prendre conscience de son échec ou sa réussite. Le fait de dire qu’il s’agit d’une mission de stabilisation est aussi un leurre. Puisque personne ne saura évaluer cette « stabilisation ». Par définition la stabilisation est processuelle. Quand s’arrêtera le processus ?

Faire de la politique de manière systématique exige un certain nombre de sacrifice que les pétitionnaires du Web ne sont pas prêts à faire. C’est tellement plus confortable de rester derrière son ordinateur et de crier : « Liberté ou la mort ! ». Combien de pétitionnaires du web sont-ils prêts à prendre les armes, si besoin était ? Entre 2001 et 2003, j’ai suivi de près des groupes armés qui réclamaient le départ d’Aristide en Haïti. Entre 2003 et février 2004, j’ai rencontré à Paris nombre d’actuels pétitionnaires qui manifestaient en vue du départ d’Aristide. Je peux vous assurer qu’ils procèdent toujours de la même logique : renvoyons-le et on verra après. C’est ainsi qu’on fait de la politique en Haïti. Personne ne prend le temps de réfléchir le jour d’après. Une fois que le chaos se produit, ils disent que c’était mieux avant.

En 1986, j’avais 4 ans. L’histoire ne s’est donc pas déroulée sous mes yeux attentifs. J’ai tout de même entendu de façon répétée des gens disant que c’était quand même mieux sous Duvalier, que sous Aristide on avait tout de même un brin de souveraineté. En cas d’un départ précipité de la MINUSTHA, les pétitionnaires fondamentalistes, les « va-t-en-guerre » fallacieux qui nous assaillent à coup de cris : liberté ou la mort seront les premiers à le regretter. Mais n’oubliez pas : si Haïti ne se prend pas en main dans la décade (dans le sens anglais), la République Dominicaine le fera à notre place, pour notre malheur et pour l’histoire.

A bon entendeur salut !

Québec, le 17 octobre 2009

vendredi 16 octobre 2009

Question de citoyenneté : adresse à Lyonel Trouillot

Question de citoyenneté : adresse à Lyonel Trouillot

Monsieur Trouillot,

Je suis avec beaucoup d’intérêts vos chroniques et apprécie vos tentatives de problématiser des questions qui, en général, sont considérées dans en Haïti comme allant de soi et ne constituant donc pas de problèmes en soi, voire de problèmes politiques. Votre accroche dans la chronique du 01/10/09 parue sur le site de la Radio Kiskeya, reflète bien cette situation. Vous affirmez que depuis votre essai, que j’ai pris un énorme plaisir à lire, intitulé « Haïti, (re)penser la citoyenneté », rien « n’a été fait pour aménager une sphère commune de citoyenneté ». C’est un fait. Cependant une question en apparence toute simple me vient à l’esprit : pourquoi ? Je n’ai nullement la prétention, ni la capacité d’apporter réponse à cette question. Je tenterai néanmoins de participer à votre essai de problématisation, si vous me le permettez.

Partons du postulat, comme il est admis dans la Science politique contemporaine, que la politisation se fait en trois étapes. La première consisterait à identifier le problème, la seconde à le faire valoir comme problème social (c’est ce que vous tentez de faire, me semble-t-il) et la dernière à son accaparement par les politiques qui le considèrent comme effectivement politique en tentant d’y apporter une réponse politique. Le point de blocage de la question de la citoyenneté se trouverait entre la deuxième et la troisième étape. Sa problématisation en tant que problème social reste inachevée, et les politiques ne le considèrent pas comme un problème politique auquel il est bon de trouver une solution. Du moment où vous avez fait votre essai à aujourd’hui, la question de la citoyenneté n’a toujours pas constitué aux yeux de nos politiques un problème ! Les entrepreneurs politiques n’ont pas réussi à le faire valoir en tant que tel.

L’Etat haïtien, l’ « ordre social » chez nous, se base sur l’exclusion. L’identité est toujours mouvante. Elle se construit de manière relationnelle et/ou « réactionnelle ». Il faut probablement envisager l’émergence de l’Etat d’Haïti comme une collusion Etat vs Bourgeoisie au détriment des « sans-parts », notamment ceux dont les parents étaient encore en Afrique. Et comme vous l’avez bien affirmé, les mobilités sociales individuelles n’ont presque pas d’incidence sur la structure issue de cette collusion et qui est appelée à pérenniser.
Lorsque vous affirmez : « La bataille est donc pour sortir individuellement du groupe défavorisé auquel on appartenait pour rejoindre un groupe duquel on était exclu, et de faire jouer soi-même les mêmes mécanismes d’exclusion dont on était hier la victime. » Vous me faites penser à la fameuse « classe en soi », « classe pour soi » qu’a théorisée K. Marx. Les groupes en question (la « bourgeoisie » exceptée) forment peut-être des « classe en soi » mais sont loin d’être des « classe pour soi ». Je ne pense pas qu’il y ait une conscience de classe dans ces cas précis. Et même s’il y en avait, le seul fait de transcender sa condition de classe fait qu’on n’a plus les mêmes intérêts avec nos anciens « compagnons de classe ». Et donc, si on veut continuer à maximiser ses intérêts, on ne peut plus aller dans le sens de ceux qui n’ont plus le même intérêt que soi.

En ce qui a trait au « populaire », le mot seul est déjà l’objet d’une dévalorisation. Cet adjectif, de Platon aux théoriciens « postmodernistes », est synonyme (faux) de plèbe, de vulgate, de canaille, etc. D’où la misère de la culture dite populaire.
Je serai moins optimiste que vous quant au patriotisme et au mercenariat des bourgeoisies américaines et françaises. Ce que vous dites n’est pas faux mais je crois que toute bourgeoisie agit en fonction de ses intérêts (ou ce qu’elle croit l’être). Il se trouve que les activités se déroulant au tour des fêtes nationales concordent aux intérêts des dites bourgeoisies, alors on a l’impression qu’elles sont plus patriotiques et plus éclairées que la notre. L’Etat sert indéniablement la bourgeoisie, il entreprend un rapport incestueux avec elle. Et lorsqu’il menace de ne plus la servir, elle se révolte et fait alliance si nécessaire avec celui qu’elle considérait jadis comme de la « canaille ». C’est une alliance provisoire puisque les intérêts ne sont pas les mêmes. Aussi tôt que la situation retourne à la normale chacun/e regagnera sa place.

Aujourd’hui le débat, à mon sens, n’est pas de se demander pourquoi notre bourgeoisie est moins « gentille » que les autres bourgeoisies. Mais de se demander qu’est ce qui fait le rapport bourgeois/Etat est si différent en Haïti qu’ailleurs ? Comment fonctionne la bourgeoisie haïtienne, où sont ses intérêts ? Mon hypothèse est que si on fait vaciller ses intérêts actuels, elle sera amenée malgré elle à changer de comportement. Il importe donc d’identifier ces intérêts !

Renald Lubérice,