mardi 24 novembre 2009

La palabre comme projet politique

La palabre comme projet politique

La parole, dépendamment de qui la prononce, produit de la matérialité. Elle est capable de se matérialiser. Quand le Maire, le Pasteur ou l’Officier d’Etat Civil s’adresse à vous et vous dit : « je vous déclare mari et femme », cette parole est performative. Vous devenez réellement mari et femme. Alors que, même si vous aviez voulu le devenir, si c’est moi qui vous dis que je vous fais mari et femme, vous ne risquez pas de l’être pour autant. Ça c’est la performativité du discours instantané provenant d’une personne dotée de l’autorité adéquate. Mais le discours social est aussi performatif. Il participe du procès des représentations que la société se fait d’elle-même (par exemple, la manière dont elle se voit), ce qu’elle dit d’elle-même et du monde.

La performativité du discours prise dans ce second sens fait qu’un discours qui a pour objet le chaos finit par produire à moyen et à long terme du chaos. Dans le cas d’Haïti, lorsque les médias étrangers mais aussi haïtiens discourent sur sa « mocheté », on finit par ne voir, n’imaginer qu’une Haïti laide. Quand on parle d’Haïti on ne pense pas à la Citadelle ou à Labadie mais à Cité Soleil. Haïti devient laide pas parce qu’elle est laide en soi, mais parce qu’elle est ainsi vendue. A l’inverse, quand on parle de Paris on ne pense pas à Barbès mais à la tour Eifel, à l’avenue des Champs Elysées.

Des gens de ma génération qui ont grandi avec en permanence le discours médiatique faisant croire que ce pays n’ira nulle part, avec le présupposé implicite que seul l’étranger pourvoira le bonheur, finissent par intégrer le fait que le pays n’ira nulle part.
Lorsqu’on fait croire que faire de la politique n’est autre chose que le dessouchage (dechoukay) réel ou symbolique, les hommes politiques, médiatiques, etc. finissent par se convaincre (et convaincre les autres) que le seul et meilleur moyen de « sauver » Haïti est d’appeler tous les matins au chambardement général.

Il n’y a pas de demande politique (formulée) qui pourrait forcer ceux/celles qui ont le pouvoir politique à construire. Demande constructive, portée essentiellement par une vraie opposition ou même les alliés du pouvoir, qui forcerait celui-ci à mettre en place le Conseil électoral permanent, à enclencher un processus réel de décentralisation ; demande qui pourrait forcer le maire à s’occuper des rues, sans pour autant contester son pouvoir ou demander son départ.

Quand les demandes positives se font rares, on devient prisonnier d’un « je ne veux pas » qui finit toujours par se traduire par un « tu dois partir ». Ainsi ce « tu dois partir » devient performatif, et la politique n’est plus autre chose que le dessouchage. La faiblesse institutionnelle, la voracité du pouvoir fait que désormais il va s’attacher à s’accrocher contre cette menace, le « tu dois partir », et au-delà. La société quant à elle est toujours en proie à la menace despotique vu l’absence d’institution démocratique solide qui pourrait garantir le respect de ses droits. Ceux qui s’accrochent au pouvoir n’ont aucun intérêt à implanter ces institutions puisqu’ils savent qu’elles seraient un rempart aux dérives autoritaires. Les esprits faibles quant à eux continuent de croire qu’il suffit de virer une personne pour que tout aille bien. Ils se sont déjà trompés, ils se trompent et ils se tromperont. Le problème c’est qu’ils sont au font d’un puits, chacun pense que pour s’en sortir il suffit de se tirer ses propres cheveux !

On a 50. 000 boutiques politiques qui se font appeler partis, préférant s’occuper de leurs poches, ils ne font pas de politique. Leur projet politique, à part leurs poches, est la palabre médiatique. La plupart d’entre eux ne se différencie guère. Généralement ce qui divise les partis c’est leur idéologie, chez nous, ils n’en ont pas. A part les intérêts d’un peu plus de 123 poches, on se demanderait pourquoi ne se réunissent-ils pas pour former UN véritable parti politique qui ferait contrepoids aux éventuelles dérives du gouvernement. Ils crient qu’ils veulent du multipartisme. Oui, moi aussi. Mais multipartisme n’est pas « multishopisme » ou « multiboutiquisme ».

S’il peut-être dangereux de savoir que le pouvoir est l’objet d’un parti unique, tout le monde applaudirait s’il y avait un parti unique en face du gouvernement. S’ils ne veulent vraiment pas que le gouvernement fasse un parti unique, pourquoi ne font-ils pas un ou deux partis « uniques » de leur cotés ? Le plus absurde dans tout ça est que le gouvernement a su réunir les Casecs pour soi-disant former son parti unique. Mais ces Casecs-là n’ont-ils pas été élus sous des bannières politiques différentes ? La bonne question est comment se fait-il que des élus d’un parti politique puissent prétendre entrer dans le parti du Président ? Où sont leurs partis, qu’est-ce qui les lie avec leurs partis ?

Quand les partis n’ont pas d’idéologie, ce qui lie les membres entre eux c’est des intérêts de poches. Et dans ce cas-là les élus se prostituent au plus offrant. Toutes ces tragédies devraient conduire l’ensemble de la classe politique à mener des réflexions sur lui-même, sur le sens de ses activités. Mais cela ne se fera pas parce qu’ils n’ont pas de projet politique à part la palabre médiatique usée et leurs poches. Certains vont attendre l’élection présidentielle pour faire des alliances électoralistes, après l’élection la configuration politique restera la même. Et on continuera à pleurnicher du risque immanent de la dictature….
{à suivre}

Renald LUBERICE

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Oui, probablement il est donc